Grenier - Royaume de l’inutilisé
La télévision de secours dans le grenier et l'ancienne console des enfants : ce que les appareils inutilisés font à votre espace intérieur
Il y a, dans la plupart des foyers, une géographie de l'inutilisé que personne ne cartographie jamais vraiment. Le grenier qui abrite la télévision de secours depuis que la nouvelle est arrivée, au cas où. Le placard qui cache l'ancienne console des enfants, maintenant adultes ou passés à autre chose. L'imprimante qui ne marche plus mais qu'on garde parce qu'elle est presque neuve. L'ordinateur portable qui surchauffe mais dont on n'a pas encore décidé quoi faire.
Ces objets ne prennent pas beaucoup de place, pris individuellement. Ensemble, ils constituent quelque chose de plus conséquent : une accumulation silencieuse de décisions non prises, installée au cœur de l'espace de vie.
La charge mentale des objets en attente
Il y a une recherche en psychologie cognitive qui mérite d'être citée ici : celle de Bluma Zeigarnik, psychologue soviétique des années 1920, qui a mis en évidence ce que l'on appelle depuis l'effet Zeigarnik. Les tâches inachevées, les décisions non prises, les situations non résolues occupent dans la mémoire de travail une place disproportionnée par rapport aux tâches accomplies. Elles restent actives, mobilisent de l'attention, génèrent une charge cognitive résiduelle même quand on n'y pense pas explicitement.
Les objets en attente dans notre environnement fonctionnent exactement sur ce registre. La télévision dans le grenier n'est pas un objet neutre : c'est une décision en suspens, la garder, la donner, la recycler, qui occupe silencieusement une fraction de votre bande passante mentale. Multipliée par le nombre d'objets dans le même état, cette charge devient significative. Des études en psychologie environnementale, notamment celles publiées par Darby Saxbe et Rena Repetti, ont montré que les femmes vivant dans des foyers qu'elles décrivaient comme encombrés présentaient des niveaux de cortisol, l'hormone du stress, significativement plus élevés en soirée que celles vivant dans des espaces qu'elles jugeaient ordonnés et fonctionnels.
L'encombrement n'est pas une question d'esthétique, mais de physiologie.
Ce que l'appareil en panne dit à l'espace
La Dynamique des Lieux ajoute une lecture supplémentaire à celle de la psychologie cognitive. Un appareil électronique, téléviseur, console, ordinateur, téléphone, est un objet dont la fonction est de traiter et de transmettre de l'information, de l'image, du son, de la lumière. C'est un objet actif par nature. Quand il cesse de fonctionner et reste en place, il ne devient pas neutre : il devient une présence inerte dans un espace de vie, un objet qui occupait une fonction et qui n'en exerce plus aucune. Imaginez votre ado sur le canapé, cela vous agace.
L'appareil en panne stocké à l'intérieur est doublement problématique. D'abord parce qu'il prend une place physique dans l'espace, un placard, un grenier, une pièce, qui pourrait être libre ou occupée par quelque chose de fonctionnel. Ensuite parce qu'il parle, à une échelle subtile mais constante, de quelque chose qui ne marche pas, qui était censé servir et qui ne sert plus, qui attend une décision que l'on ne prend pas.
L'appareil non utilisé : un cas différent, un effet similaire
La console des enfants qui ne jouent plus, la télévision de secours que l'on garde « au cas où », le vélo d'appartement qui sert de porte-manteau, l'appareil à raclette sorti deux fois en dix ans : ce ne sont pas des objets en panne. Ce sont des objets qui ont perdu leur usage sans que l'on ait décidé de s'en séparer.
La distinction technique avec l'objet en panne ne change pas grand-chose à l'impact sur l'espace. Un objet non utilisé stocké à l'intérieur d'un foyer représente exactement la même chose : une décision différée, une place occupée par quelque chose qui ne sert plus, une accumulation de passé qui prend de la place sur le présent.
Ce dernier point est important. Les objets que nous conservons sans les utiliser sont presque toujours des objets du passé, une ancienne habitude, un ancien usage, une ancienne période de la vie. Les garder n'est pas neutre. C'est laisser le passé occuper physiquement l'espace du présent. Et un espace surchargé de passé a moins de place pour accueillir ce qui vient.
Ce que cela coûte
Le coût est multiple. Il y a la charge cognitive documentée , l'effet Zeigarnik appliqué à l'espace physique. Il y a la saturation progressive de l'espace, qui réduit la capacité de l'environnement à respirer et à s'adapter. Il y a, en Dynamique des Lieux, un effet plus spécifique encore : les zones de stockage d'appareils en panne ou non utilisés correspondent souvent à des secteurs de la grille cardinale qui portent des thématiques précises : finances, projets futurs, clarté mentale, opportunités professionnelles. Ce qui encombre ces zones n'encombre pas seulement le placard. Il encombre les thématiques que ces zones portent.
Le remède : trois règles simples
La règle des six mois. Si un appareil n'a pas été utilisé depuis six mois et qu'aucune utilisation concrète n'est planifiée dans les six prochains, la décision est prise : il sort.
La règle de la panne. Un appareil en panne stocké à l'intérieur a deux issues légitimes : la réparation dans un délai défini, ou la sortie du foyer — recyclerie, don, filière de recyclage électronique. Pas de troisième option.
La règle du grenier. Le grenier n'est pas un espace de stockage indéfini : c'est un espace de la maison à part entière, qui occupe une position dans la grille de l'espace et porte ses propres thématiques. Ce qu'on y entrepose n'est pas hors de l'espace de vie. Il en fait partie.
Vider un grenier, un placard, un couloir de ce qui ne sert plus n'est pas un acte de rangement. C'est un acte de clarté. Et la clarté, dans un espace, précède presque toujours la clarté dans l'esprit de ceux qui l'habitent.